Un petit goût de vieux

Pierre Foglia me pardonnera volontiers d’avoir extrait de l’une de ses chroniques du Tour de France pour vous la partager. Une parabole moderne, oh combien suave!

J’ai trouvé à me loger dans une chambre d’hôte au domaine de la Pénissière, un immense vignoble à une vingtaine de kilomètres au sud de Nantes, dans cette région où l’on produit le muscadet que je croyais fait de raisin muscat. Mais non, pas du tout!, proteste Gérard Bousseau, le vigneron qui m’héberge. Pas du tout! Le muscadet est fait d’un cépage que l’on nomme melon de Bourgogne mais qui ne s’adaptait pas en Bourgogne.

Gérard me sert un petit verre de la cuvée qui vient tout juste de gagner la médaille d’or au concours général 2011 de Paris.

Alors, vous aimez?

Je peux vous parler franchement? Je suis déçu. Je croyais que cela goûterait le muscat. Mais je viens de vous le dire: muscadet, muscat, rien à voir. Je suis déçu pareil, ce n’est pas sucré…

C’est du vin, pas du jus de raisin!

Parler de vin avec moi, qui n’en ai presque jamais bu de toute ma vie, c’est à peu près comme parler littérature avec Michel Bergeron. Imaginez le désespoir du pauvre vigneron. Pas rancunier, il m’a fait visiter ses 30 hectares de vigne, dont il tire 200 000 bouteilles de muscadet. Deux cent mille par année!

C’était à la tombée du jour, le soleil n’éclairait déjà plus le fond de la vallée. Je l’écoutais plus ou moins, plus sensible à la fin du jour qu’à la fabrication du vin, quand tout à coup j’ai accroché formidablement à ce qu’il disait. Il disait que la vieille vigne donne moins de raisin que la jeune, mais du bien meilleur, parce qu’elle pousse ses racines plus profondément et qu’elle va chercher tous les sucs de la terre, alors que la jeune vigne produit beaucoup, mais le fond n’est pas encore là. Vous comprenez?

Si je comprends? Parfaitement, monsieur. Je vous reçois cinq sur cinq. Vieux égale qualité, jeune égale production. C’est tellement vrai. Et on dit qu’une vigne est vieille à quel âge, monsieur?

Celles-ci ont 70 ans, ce sont celles de la médaille d’or…

Soixante-dix ans! Quel âge formidable!

De retour à la ferme, je m’en suis fait resservir un fond de verre. J’ai fait claquer ma langue comme les vrais. Ah, oui, oui, je le goûte bien, maintenant, cet arôme de vieux. Très intense en bouche. Ma-gni-fique.» -La Presse, 2 juillet 2010.

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1 réponse

  1. Jean Carette dit :

    Merci, cher Jean-Guy, pour cet article qui tombe bien: j’aurai 70 ans dans quelques semaines.

    Est-ce que je sais pousser profondément mes racines pour aller chercher tous les sucs de la vie ? Tout un art, savoir-faire et savoir-vivre d’autant plus difficile que nos sociétés elles-mêmes ne savent pas vieillir, c’est-à-dire faire du vieillissement démographique une chance et un levier de développement.

    Je ne sais si vous ressentez ça comme moi: il ne se passe plus une journée sans que remonte en moi un souvenir d’enfance, heureux ou malheureux, mais pour moi significatif aujourd’hui, alors qu’il me paraissait anodin dans mes jeunes années. Comme la vigne, il faut savoir remonter en enfance comme à une source.

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