Chronique d’une bataille médiatique

Notre ami Pascal Chevrette est professeur au CEGEP Montmorency. À ce titre il a plongé à plein corps dans le conflit étudiant : une belle occasion pour réfléchir sur le sens de ce mouvement social naissant. Merci de nous avoir autorisé à publier ce texte qui montre que les références du passé lointain peuvent nous aider à éclairer le présent et à mieux tracer les contours que nous souhaitons pour demain.

Jean CARETTE

La fable d’Argus : chronique d’une bataille médiatique

Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Métamorphose d’Ovide Montaigne

Quoi de plus amusant en ces temps troubles que de se rappeler une fable de la mythologie, cette version primitive de nos médias avides de scandales, de coups de théâtre, de péripéties et autres renversements de situation. Chez les Grecs, Argus était le nom donné à un monstre aux cent yeux ; cent yeux distribués tout autour de la tête. Cinquante sur chaque côté. Tandis que dorment les uns, veillent les autres, alternativement, suivant les cycles du jour et de la nuit.

Le monstre avait ainsi reçu un mandat très spécial de la jalouse épouse de Zeus, Héra. Le cocufiant époux, roi et maître des dieux, avait cédé aux charmes de la nymphe Io. Et Héra, pour éloigner son Zeus d’un tel objet de désir, avait transformé la somptueuse beauté en génisse, et ordonner à Argus de la surveiller, coûte que coûte. De son côté, le tout-puissant Zeus, cherchant à déjouer les stratagèmes de son épouse, envoya son serviteur Hermès – dieu messager, dieu de la communication – pour tuer le gardien aux cent yeux : l’endormant d’abord par sa musique et ses histoires, il put ensuite le décapiter. Sinistre fin. Mais pour récompenser son gardien, Héra transféra les cent yeux sur les plumes de ce qui deviendra le paon. C’est ainsi qu’Ovide raconte l’histoire.

Nous sommes ici en terres mythologiques. Mais l’on doit parfois prêter l’oreille aux vieilles légendes : elles ont le pouvoir surprenant de dessiner à grands traits les jeux de pouvoir et les passions querelleuses des humains. Leurs métaphores peuvent suppléer aux explications, moins esthétiques et plus rationnelles. Lorsque l’occasion se présente rien de mieux que de dégager de ces récits leur rationalité en se les appropriant et en se les expliquant.

Argus et Hermès au Québec, printemps 2012

La crise secouant présentement le Québec offre l’occasion de réfléchir aux métamorphoses que vit la société et les institutions québécoises dans leur ensemble. Rarement un enjeu a su nous entretenir sur une aussi longue période de temps, nous, si habitués à la nouvelle du jour et aux faits divers. En ce sens, on peut bien parler d’un véritable « printemps », pas seulement en termes d’éveil politique mais aussi en termes de durée. Rarement deux antagonistes, représentants du gouvernement et étudiants, n’auront fait autant la pluie et le beau temps dans les téléjournaux, chez les éditorialistes et chroniqueurs, et du côté d’internet. Argus, qui voit tout, symbole de vigilance et de surveillance, et Hermès, figure du messager : deux personnages qui, au fond, sont les « médias » des puissances qu’ils servent. L’un doit veiller sur une nymphe transformée en génisse, symbole de la pureté profanée ; l’autre doit parvenir, par sa musique et ses litanies, à terrasser le premier. On peut oser l’analogie et tâcher de cerner leurs avatars contemporains dans ces outils bien connus que sont pour nous les médias. Conférons donc à ces personnages une nouvelle scène, qui n’a malheureusement pas le charme bucolique des vieilles fables : le printemps érable.

Évidemment, le printemps étudiant se prête à plusieurs angles d’approche pour être compris (vision de l’état, lutte des classes, crise économique, éveil d’une conscience politique québécoise, sortie du cynisme, maintien ou rejet des acquis de la Révolution tranquille, conflit générationnel). Nous voulons ici réfléchir aux rôles des technologies de la communication dans la crise, et la fable d’Argus nous en fournit un modèle intéressant. Autant les nouveaux médias sociaux, qui témoignent d’une explosion des points de vue, que les médias plus traditionnels, dont la mission est d’informer mais qui parfois endorment plus qu’ils n’éveillent la population par leur lancinante musique, se présentent à nous comme deux acteurs en lutte, deux types de médias qui s’opposent par leurs modalités, leurs structures et leurs codes. Les deux influencent à leur manière les opinions de chacun : les médias sociaux ont un rôle à jouer dans l’incroyable mobilisation et cohésion que l’on observe chez les étudiants ; les médias traditionnels, eux, versent souvent dans la rhétorique des opérations de relations publiques. À la suite du coup de théâtre de jeudi le 31 mai dernier, alors que la ministre de l’Éducation suspendait les négociations, plusieurs éditorialistes ont parlé de « bataille idéologique ». L’ère post-négo qui s’est ouverte depuis devrait plutôt être qualifiée de « bataille médiatique ».

Précisons notre point : les technologies de la communication ne causent pas les crises et les mouvements sociaux. Ce n’est pas d’elles que nait l’indignation : elles ne sont que des outils, rappelons-le. Tout comme Argus et Hermès, dans le conflit opposant Héra et Zeus, les médias n’agissent pas de leur propre gré, ils sont plutôt les armes aux mains de pouvoirs qui les dépassent.

Les gens ont beau se faire leur opinion sur un sujet, les médias, qui sont les courroies de transmission de l’information, sont aussi – et on le voit très bien dans le cas de la crise étudiante – les véhicules d’idéologies souvent aux services des pouvoirs institués. Ils exercent un pouvoir d’influence et possèdent aussi celui d’accentuer certaines tensions, de fixer l’attention sur un élément, de faire circuler les interprétations, d’atténuer les gestes compromettants. Les pleines pages de publicité dans les journaux, les images en boucle de manifestations tournant au vinaigre, les points de presse dont le timing est judicieusement choisi, tout concorde à construire un message, à mettre le public en contact avec des formes de couvertures médiatiques qui pèsent de tout leur poids dans les consciences. Ce n’est plus seulement l’idéologie qui influence les opinions, ce sont aussi les formes dans lesquelles sont livrées les informations qui rendent plus réceptif le citoyen, du moins ce qu’il reste. Dans les années 60, l’intellectuel canadien Marshall McLuhan professait que c’est le média qui façonne le message. Cette idée-phare lui valut une réputation de gourou à une époque où posséder un téléviseur renversait l’image traditionnelle et les attentes que l’on se faisait des politiciens et de la politique en général. Si la télé accentua les lignes de fracture entre la jeunesse et leurs aînés, elle déchaîna aussi les passions en favorisant l’émergence de la culture pop. Le média de la télévision, un peu comme Hermès dans notre fable, séduisit les consciences et transforma profondément la culture. Depuis, impossible de lire les cinquante dernières années sans considérer les mutations provoquées par les médias dans nos vies.

Actualité 2.0

Argus aux cent yeux : manifestants et citoyens échangeant sur les réseaux sociaux, chacun avec son point de vue particulier, comme un œil, alerté, avec aujourd’hui le pouvoir de témoigner, presqu’instantanément, jour et nuit, à l’aide d’un téléphone, de toute parcelle de présent susceptible d’alimenter la cause. Le web 2.0 a à peine quelques années et déjà il est entrain d’entrer dans l’histoire. Sur une période d’à peine 3 ans, on a pu constater l’impact de ces réseaux dans l’agenda mondial. Pure coïncidence : le jour même où entrait en vigueur la loi 78, Facebook faisait son entrée en bourse.

Certains évènements des dernières années nous font voir à quel point Facebook, Twitter, Youtube et leurs autres émules bousculent les structures de pouvoir et les institutions. L’intention démocratique appelée de tous vœux par ces médias, soit un accès libre et transparent aux informations, est au cœur de l’affaire Wikileaks. En 2009, Yes we can : lors de la campagne électorale d’Obama, les organisateurs de la campagne avaient bien compris que les nouveaux médias feraient sortir le vote et favoriseraient la proximité entre le candidat et l’électeur. En facilitant la consolidation de réseaux de citoyens, d’amis, et la rencontre des idées, et des rumeurs aussi, les médias sociaux ont également été vus comme catalyseurs des révoltes qu’ont connues récemment les pays arabes. La réaction chinoise, enfin, qui en est une de censure, n’est pas à mettre de côté ; les mesures de contrôle du parti communiste sur internet montre également qu’à l’autre bout de la planète des gouvernements voit comme un véritable contrepouvoir cet autre média susceptible d’ébranler leurs fondements.

Jamais dans toute son histoire, le Québec n’aura connu un tel déferlement de manifestations. Qu’une loi cherche à les endiguer en est un bon exemple. Même notre mythique Révolution tranquille ne semble pas offrir de cas aussi flagrants. Près de 50 marches nocturnes ! 3 d’entre elles rassemblant plus de 200 000 personnes !! Du jamais vu. Si la solidarité et la mobilisation étudiantes sont remarquables sur plus d’un point, il faut également convenir que leur effectivité n’aurait pu être possible sans les médias sociaux. Dire où l’on est, là ; réagir immédiatement aux informations diffusées ; partager avec ses amis les opinions sur telle offre gouvernementale ; se lier à d’autres organismes ou groupes partageant nos idées ; accéder à des liens qui influencent assurément nos points de vue, filtrer l’information disponible ; se laisser parfois entrainer par le flot des commentaires ; signer des pétitions en ligne ; faire entendre ses idées créatives pour marquer les autres médias, qui surveillent : voilà en quelque sorte les nouveaux diktats de l’internet 2.0. Les marches de printemps 2012 ne sont-elles que le prolongement des grèves du passé ? Après tout, une foule est une foule. Mais à l’ère d’internet, les apparences peuvent être trompeuses. Les logiciels ont un impact : celui de multiplier les liaisons. Peut-on penser que les mobilisations, si surprenantes soit-elle, étaient déjà entamées sur le net ? Leur spontanéité dans la rue masque sans doute une connexion déjà établie entre ses membres. Ces médias, comme l’Argus de la fable, offre une nouvelle forme de vigile, impressionnante mais aussi monstrueuse. Le simple œil peut devenir une arme, comme dans le cas de la vidéo montrant la constable 728 du SPVM, cette policière qui, pour faire taire quelques quidams, n’a pas hésité à les asperger abusivement de poivre. Quelques heures plus tard, Youtube aidant, combien d’internautes ont pu voir l’épisode ?

Chat et souris à la une

En revanche, jamais les tactiques du gouvernement n’ont pu nous paraître aussi flagrantes que pendant cette grève. Par contre, les chants d’Hermès n’ont pas tous atteint leur cible. Il faut dire que le Premier ministre nous avait usé avec ses litanies et rengaines habituelles en pariant qu’un nouveau fait d’actualité ne détourne l’attention du public vers une autre saveur du jour. L’affaire Bellemare, la commission Bastarache, les demandes réitérées pour une commission d’enquête sur la corruption dans les milieux de la construction, nous ont avec le temps mis dans un tel état d’attentisme, de cynisme et de candeur désabusée, que nous n’avons plus que la seule impression de glisser sur la surface lisse de l’actualité, impuissants. Nous n’avons été dupes, au fond, que d’un seul pari : que l’actualité suffirait à nous faire oublier les « choses », tout simplement. Devant une telle politique de digressions, il n’est pas étonnant que la musique du gouvernement ne passe plus. Toutes ces fuites en avant, répétées, ces formules réitérées et un Plan Nord qui ressemble bien davantage à une publicité : des pertes de temps et un sentiment de tourner en rond. Le message du gouvernement, ce printemps, n’est pas parvenu à passer.

C’est bien connu, ce gouvernement a cherché tout au long de la crise à « diviser pour régner » et à disqualifier le mouvement étudiant (en isolant les associations étudiantes dans l’opinion publique, en mettant en doute la légitimité de leur vote et de leur assemblée, en insistant sur les termes « boycott », « casse », « vandalisme », en rompant les négociations par des coups de théâtre, en criant victoire trop tôt). Tous ces combats ont surtout été menés sur le terrain des médias. Évaluer les coûts défrayés pour occuper, non pas les rues, mais l’espace public, entendre médiatique, suffirait à nous convaincre de faire l’autruche. Marches et points de presse se sont alternés dans un curieux jeu de chat et de la souris dans le long fil de nos soucis quotidiens. Et « l’été érable » qui se dessine ne semble pas plus reluisant, cumulant divers épisodes (perturbations du Grand Prix, arrestation d’Amir Khadir et de sa fille, profilage des porteurs de carrés rouges, etc.) qui auront, petit à petit, comme impact, comme une longue plainte, de miner l’attention des citoyens.

Le bon sens perce l’écran

C’est Zeus, incarnation du pouvoir, qui mandate Hermès de terrasser Argus. Suite à la suspension des négociations intervenue jeudi le 31 mai dernier, le PM a donné une entrevue à Céline Galipeau au téléjournal de fin de soirée de Radio-Canada. Dès les premiers instants de l’entrevue, la journaliste a insisté pour dire que la position gouvernementale dans cette crise « est un message qui a de la difficulté à passer ». Ce à quoi M. Charest a répondu qu’au contraire, le gouvernement avait fait des « efforts titanesques » et que « le bon sens perce l’écran », alors que nous n’avions sous les yeux, justement, que Jean Charest… Ses propos donnèrent alors l’impression de ne plus avoir pour seuls destinataires la journaliste et les téléspectateurs, mais Radio-Canada en entier, et sa mission : « Vous et moi on a un travail à faire de communication. (…) On va travailler avec vous, Mme Galipeau, pour mieux communiquer, on va travailler avec Radio-Canada, je suis sûr que vous allez faire un effort supplémentaire, puis je vous en remercie d’avance.» L’« effort supplémentaire » dont parle M. Charest avait presque des allures de rappel à l’ordre, comme pour intimer à la chaine radio-canadienne de se faire le messager de la position gouvernementale, alors qu’en théorie on sait bien que l’information devrait être traitée en toute impartialité, sans concourir de quelques façons que ce soit avec le pouvoir politique. L’idée impliquée par ces propos suggère que politiciens et journalistes auraient ce travail de communiquer une position commune. Si Montesquieu avait de nos jours rédigé sa théorie des pouvoirs, sans aucun doute qu’il aurait consacré un chapitre à la division entre le pouvoir exécutif et le pouvoir médiatique.

Argus et Hermès : chronique d’une bataille médiatique.

Ce combat, pour gagner l’opinion publique, est mené par le gouvernement depuis le début de la crise. Si l’on tient compte du rôle prégnant des nouveaux médias dans la mobilisation étudiante, l’accalmie souhaitée ne pourra pas être obtenue. Ou alors, sous cette accalmie se cachera plutôt une campagne pour démobiliser les étudiants et exaspérer l’opinion publique. Tandis qu’Hermès jouait de la flûte, les yeux de la bête se fermaient, l’un après l’autre…

L’entrevue sur RC nous montre que les règles du jeu des médias traditionnels, difficilement dissociables du pouvoir, diffèrent de celles des médias sociaux, davantage du côté de la contestation, de la protestation et de la création. Même si les autorités se servent de ces nouveaux médias, comme le fait le SPVM avec Twitter ; même si les grandes chaînes généralistes et les journaux tirent profit d’internet, cela n’empêche pas les nouveaux médias de venir bouleverser le paysage médiatique auquel les dernières décennies nous avaient habitué. Ne soyons pas non plus naïfs au point de croire que nous en avons sous les yeux une forme aboutie : le fait est que nous expérimentons en ce moment les potentialités de ces médias, et potentialités peut autant correspondre à des réussites qu’à des dérives, comme par exemple la diffusion d’un crime sordide en ligne. Il faut se rappeler que le pouvoir des médias traditionnels est encore très grand et lié à des intérêts politiques et économiques.

Facebook, Youtube, Twitter mettent dans les mains des gens des images inédites, donnent accès à plus d’informations, parfois au risque de la saturation. À eux, ces médias sont entrain de transformer en profondeur le visage de nos sociétés. Dans le cas des mobilisations étudiantes et citoyennes, ils suggèrent l’idée d’être au service d’un pacte social, valeur sacrée s’il en est ; les valeurs d’équité et de justice sociale sont défendues par les protestataires parce qu’on les sent bafouées par des pouvoirs trop licencieux. Twitter et Facebook participent du présent mouvement d’indignation, ils le modulent, lui servent d’outils, en accélère le processus démocratique, multiplient les possibilités d’actions et de réactions. Ces babillards virtuels ne cloisonnent pas les opinions comme le font les médias traditionnels. Il s’agit ici d’un nouveau paradigme qui s’implante : le conflit avec les institutions traditionnelles en est, comme diraient les Anciens, un symptôme.

Seconde nature

Déjà interpelés dès leur plus jeune âge par la technologie, les étudiants ont montré ce printemps leur remarquable habilité à se mobiliser et à défendre une cause ; ils la manient d’autant plus facilement, cette technologie, qu’ils comprennent avec acuité les codes régissant les médias traditionnels. Voilà peut-être une des raisons justifiant l’impressionnante extension du mouvement. D’aucuns ne peuvent récuser le talent incontestable des leaders étudiants pendant toute la crise ; non seulement ils se sont révélés de « talentueux politiciens », comme l’a dit le chroniqueur Michel David du Devoir, mais ils se sont révélés des personnalités médiatiques surprenantes, plus habiles, plus éloquentes, d’ailleurs, que beaucoup de leurs aînés. C’est comme s’ils maîtrisaient les codes de ces médias plus traditionnels : télévision, radio. Conscients de leurs images, comprenant les pièges du sensationnalisme, ils comprennent les limites de leurs images : ils maîtrisent les mots à dire, le ton à adopter, ont évité les tactiques du gouvernement, déjoué sa novlangue, ont su interpeler leurs destinataires. Ils font l’impression d’avoir une conscience aigue de l’univers communicationnel et des nouveaux espaces publics, bien plus que n’aurait pu l’avoir n’importe quel autre groupe de pression ou groupes corporatifs revendiquant une amélioration de ses conditions de travail. Enfants alors que nous n’en étions qu’aux balbutiements d’internet, les médias sont, pour eux, une sorte de « seconde nature ». Ils sont cent yeux.

Et surtout ce sont les jeunes qui pouvaient être porteurs de cette intégration des médias sociaux dans un débat de société. La majorité d’entre eux ont la gâchette rapide lorsque survient la pause dans leur cours ; sans vouloir ici généraliser, ils prennent spontanément leur téléphone pour voir s’ils n’ont pas reçu de message. Il y a une logique entre ce geste presque banal et celui de leur implication politique de ce printemps. Geste nouveau, il exige curiosité d’abord, réflexion ensuite. Ayant grandi avec internet, ils n’ont pas à fournir un aussi grand effort d’adaptation à ces nouvelles technologies que ne doivent le faire leurs ainés, car l’entrée de ces nouveaux médias coïncident avec l’entrée de ces jeunes dans la vie publique. Leur espace public, ils le découvrent et l’amènent avec eux. Leur utilisation des médias sociaux est plus importante que celle de la majorité des autres tranches d’âge. Les collèges et les universités sont donc assurément les terreaux les plus fertiles où devait s’expérimenter cette nouvelle forme de démocratie. Mais les utopies ont la vie dure, et celle dont est porteur le mouvement étudiant se heurte depuis le début de la grève aux pouvoirs en place et à leurs messagers.

Malheureusement, dans la fable, c’est Hermès, avec sa musique et ses longs propos, qui endort Argus, et qui le terrasse. Mais les récits de la mythologie demeurent ouverts à toutes interprétations, ne soyons pas si sinistres ! Les Anciens aimaient à questionner le récit et y trouver une leçon, question de comprendre leurs expériences. La fable d’Argus est une fable politique et, question de l’actualiser un peu, nous dirions : médiatique. Elle illustre l’exercice du pouvoir de Zeus à travers son messager. Elle raconte aussi le curieux combat des messagers. Comme dans le cas des évènements de ce printemps, la fonction des médias – des différents médias en présence – est tributaire d’intentions et d’intérêts opposés : Zeus veut dissimuler la vérité de sa tromperie, faire comme si rien ne s’était passé ; Héra veut la preuve de ses incartades afin de le rappeler à l’ordre et à ses devoirs. Dans ce combat, c’est Io, la nymphe, qui est sûrement la figure la plus tragique. Abusée, instrument du couple olympien en discorde, transformée en génisse, elle en perd la parole et la liberté de s’exprimer. Cette faculté, elle ne la regagnera qu’à la fin, une fois faites les supplications de Zeus et apaisée, la colère d’Héra. C’est peut-être là ce que nous devons comprendre de l’objet de notre petite chronique sur la présente bataille médiatique : les métamorphoses technologiques et sociales que révèle la crise vont de pairs avec les moyens mis en place par les pouvoirs pour se maintenir : la seule véritable victime risque d’en être la vérité, privée de ses propres moyens, obscurcie, c’est-à-dire affectée dans sa capacité à être dite. C’est dans l’obscurité du sommeil que sont plongés les yeux d’Argus avant qu’Hermès troque sa flûte pour le glaive…

Mais avant que la fable d’Argus ne nous devienne – justement – trop obscure, terminons ici ce texte.

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