La laïcité : le point de vue de Louise Mailloux. Une synthèse à ma façon

Louise Mailloux, professeure de philosophie et membre fondatrice du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité, a été invitée par le groupe Vigilance laïque pour donner une conférence à Québec, le 6 mars dernier. Je suis allée l’entendre et vous livre ici la synthèse de ce que j’ai compris de son discours.

Madame Mailloux replace d’abord la laïcité dans une perspective historique. Elle rappelle ainsi qu’au XVIIème siècle, l’Europe était ravagée par des conflits religieux, qu’au sein des pays, il y avait fusion entre le religieux et le politique, que les rois imposaient leur religion et qu’il n’y avait pas de liberté de culte.

Beaucoup se sont dit qu’il fallait mettre un terme à ce contexte. C’est la lettre du philosophe John Locke sur la tolérance qui a ouvert la piste, pour mettre fin aux conflits, il y proposait la séparation du religieux et du politique, une séparation qui favoriserait une société laïque. L’État était vu comme neutre, c’est-à-dire comme n’imposant aucune religion, n’en discriminant aucune et n’en privilégiant aucune.

On peut dire que la neutralité de l’État garantit, en quelque sorte, la liberté de conscience des citoyens qui ont le droit de pratiquer la religion de leur choix, le droit d’en changer et le droit de ne pas en avoir. Il y a donc alors égalité des droits pour tous les citoyens. La société est alors constituée de trois types d’espace différents :

  • L’espace civique, soit les institutions publiques que l’État se donne, le religieux dans un État neutre n’y a pas sa place;
  • L’espace public où il y a liberté religieuse dans les différents lieux de culte;
  • L’espace privé.

L’État légifère pour tout le monde, chaque citoyen ayant les mêmes droits et les mêmes obligations. La laïcité de l’État protège la liberté de conscience de même que la liberté de culte.

Certains souhaitent maintenant que la laïcité soit ouverte, ce qui signifie que ces personnes veulent ouvrir une brèche de l’espace civique pour y faire pénétrer le religieux ce qui soulève bien des questions. On se rappelle que la neutralité peut unir plutôt que diviser; on pense, par exemple, aux luttes syndicales des années cinquante et soixante, les syndicats de diverses confessions, devenus laïcs sous l’impulsion de militants tels que Michel Chartrand, un bon catholique, il en est résulté certaines victoires pour les travailleurs et les travailleuses. Les ordres professionnels ont suivi la même voie. Des secteurs importants de la société ont été laïcisés à ce moment, les collèges, les universités, le réseau de la santé.

L’enseignement religieux à l’école posait de plus en plus de problèmes dans les écoles du primaire et du secondaire qui n’étaient pas encore déconfessionnalisées. La laïcisation de ces dernières institutions publiques n’a pu se concrétiser pleinement qu’en 2005, après bien des étapes dont plusieurs se sont révélées délicates à faire.

La laïcisation des institutions publiques a donné à la société une certaine ouverture à la société, elle a empêché, par exemple, que les règles religieuses de s’imposer à tous, elle a constitué une aide à l’avancée des droits des femmes ainsi qu’à ceux des homosexuels, elle a représenté un appui dans la lutte des femmes pour l’accès à l’avortement, pour l’égalité des époux. La laïcité produit donc un espace de liberté. Pour madame Mailloux, il est très important de défendre cet espace.

La laïcité des institutions publiques a été remise en question dès 2006 avec le jugement de la Cour suprême du Canada dans l’affaire du kirpan, c’était le retour du religieux dans l’espace civique. Ce retour du religieux a sans doute ouvert la voie à plusieurs autres signes religieux; les directeurs d’école ont vraisemblablement fort bien compris le sens du message inhérent à ce jugement qui, bien que ne devant s’appliquer au jeune homme dont la famille avait bénéficié des procédures juridiques qui ont amené ledit jugement, s’est probablement appliqué à bien d’autres personnes. En 2007, le code de vie d’Hérouxville a été rendu public et a connu un retentissement public important, il posait clairement la question de la laïcité. La même année, la commission Bouchard-Taylor a été mise en place. Le rapport de ces deux intellectuels a abouti sur la promotion d’un autre modèle de laïcité où il est affirmé que c’est l’État qui doit être neutre et non les individus.

On peut dire que le religieux s’appuie sur les Chartes des droits pour tenter de prendre une position privilégiée dans l’espace civique. Avant 1982, le Canada pouvait être vu comme un pays bi-national, maintenant, ce sont les droits individuels qui priment. Le rôle de la collectivité semble avoir disparu, on contourne le politique et bien du pouvoir est maintenant exercé par les juges. La nation est devenue une majorité ethno-culturelle, éliminant ainsi le concept de peuple fondateur. Pour certains intellectuels, il s’agit d’une majorité dont les lois ne sont pas neutres, des lois qui peuvent être tyranniques à l’égard des minorités. Cependant, en démocratie, c’est la règle de la majorité qui l’emporte et ce, dans tous les pays qui se disent des démocraties. Ce raisonnement « déligitime » la majorité et accepte le relativisme culturel. Ce qui n’est pas sans susciter de sérieuses interrogations en termes de valeurs.

Il est essentiel de se rappeler, dans le débat sur la laïcité, que le religieux comporte une dimension politique importante en ce sens qu’il véhicule des valeurs.

Le projet de Charte de Bernard Drainville a changé la donne, c’était une tentative pour redonner à l’État la légitimité pour définir la place du religieux. Ça a été aussi un moment où la majorité s’est redécouvert une identité. Beaucoup de gens se sont insurgés contre ce projet, notamment les tenants de Québec inclusif, mais aussi les Islamistes.

Il y a également perte d’unanimité dans la gauche, une gauche marquée par une tradition d’anti-racisme. Certains se sont mis à défendre la laïcité ouverte. Les militants laïques sont présentés comme des racistes et même xénophobes, les islamistes présentent les musulmans comme des victimes. Il en résulte que la laïcité est de plus en plus fragilisée.

Le féminisme est également touché par ce débat, les femmes blanches sont vues comme porteuses de valeurs occidentales seulement. Mais on peut se demander pour quelle raison contester, par exemple, l’universalisme des luttes antérieures des femmes, notamment celles ayant trait au patriarcat.

L’État devient l’ennemi, il ne reste que les Chartes des droits. Le multiculturalisme qui a accompagné l’adoption de la Charte des droits isole les individus. On peut voir cette politique comme étant associée au néo-libéralisme.

En dernier lieu, il semble important de constater qu’au Québec, on est en train de judiciariser le débat sur la laïcité, plusieurs processus judiciaires sont en cours. De plus, la demande de Jacques Frémont, président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, à l’effet de limiter la liberté d’expression pour éviter, en quelque sorte, de critiquer les religions, demande surtout portée par l’islam, met une grande pression sur les militants laïques. On en est au point où pour défendre la laïcité, il faut défendre la liberté d’expression.

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