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 Notre philosophie

Notre philosophie et notre mission

Les aînés sont
des êtres humains
des porteurs d’expériences
des acteurs sociaux
des citoyens
des partenaires
des créateurs
des innovateurs
des mentors
des guides
des ressources
des animateurs de réseaux

Les aînés sont une force sociale, en lien avec tous les âges.

ILS SONT UN PLUS POUR L’ENSEMBLE DE LA SOCIÉTÉ

Notre Mission

Dans un contexte

1. où les progrès constants de l’espérance et de la qualité de vie entraînent la présence à la retraite de plusieurs générations d’aînés, le plus souvent expérimentés et socialement actifs;
2. où la proportion croissante des aînés au sein de la population devient un enjeu social majeur;
3. où les relations entre les générations sont distendues, complexes et
parfois marquées par la négligence, l’abus et la violence;
4. où les aînés sont de plus en plus souvent les cibles de préjugés âgistes quant à leurs capacités et leurs diverses formes d’autonomie, leurs expériences de vie et leur histoire, leurs contributions d’adultes au développement de la société;
ESPACES 50 +, organisme sans but lucratif, a pour mission de créer et de développer des espaces où chaque aîné peut
1. affirmer pleinement son statut de citoyen et de citoyenne, acteur et partenaire;
2. mettre en valeur et en pratique ses qualités physiques, affectives,intellectuelles, morales et humaines et ses expériences de vie;
3. s’intégrer utilement à un réseau social et communautaire, en lien avec tous les âges et avec un souci d’ouverture à la diversité des cultures. »


Textes de Jean Carette, parus dans le Devoir du 8, 9 et 10mars 2004

L’ÂGISME ORDINAIRE 8 mars 2004
 
 
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
 
Le XXI† siècle sera-t-il marqué d’abord par la peur du vieillissement et de ses conséquences économiques et sociales ? Y a-t-il réellement de quoi s’inquiéter ? Si oui, quelles stratégies devons-nous collectivement élaborer pour affronter ces défis ? Sinon, à qui profite la manipulation ? Le vieillissement démographique est-il un atout ou une catastrophe ? Un défi et un enjeu ? Devons-nous travailler avec une double réponse et comment ? Les aînés qui par leur travail et leurs diverses contributions fiscales, sociales, éducatives, culturelles, etc., ont payé d’avance, sont-ils une charge économique, une dépense forcée ou/et une source de revenus, d’investissements et d’emplois ? Les économistes – sérieux, s’entend…- sont de plus en plus nombreux à avoir démontré ou à reconnaître que le vieillissement démographique est un atout et même un facteur de développement favorable aux générations futures [1]. Alors, d’où vient donc ce déni de réalité de plus en plus injustifiable ? Mais aussi de plus en plus nuisible, dans ses effets sur les aînés eux-mêmes, victimes de discrimination et parfois de mise en ghettos, et surtout sur l'ensemble des acteurs sociaux de tous âges, dans l’esprit desquels est ainsi proposée la noire perspective d’un avenir démobilisant.
 
Les signes et symptômes d’âgisme se multiplient; ils inquiètent leurs victimes directes , aux yeux desquelles l’avance en âge devient une course à obstacles de plus en plus dure. Mais ils devraient aussi interpeller les plus jeunes et l’ensemble des acteurs sociaux, tant ils stigmatisent l’avenir de nos sociétés et leur développement.
 
Ainsi, par exemple, en  mars 2002, le Bureau des passeports du Canada adopte une mesure discriminatoire; les professionnels à la retraite ne sont plus admissibles à agir à titre de répondant pour une demande de passeport. Il met de l’avant l’argument de la sécurité, déjà plus que discutable, mais les décideurs sont ici davantage inspirés par une logique de la limite d’âge. Tel cinéaste de mes amis,  à la feuille de route impressionnante, voit son projet refusé parce qu’il a atteint un âge jugé canonique et parce que sa réalisation risquerait de vieillir l’image (sic) de la station et de nuire à ses cotes d’écoute.Tel chef de gouvernement se voit indiquer le chemin de sa démission et de sa  retraite du fait de son âge avancé, tandis qu’un chef de l’opposition doit batailler pour imposer, à ses adversaires comme à sa propre famille politique, l’idée d’un retour au pouvoir après ses soixante-dix ans. Une vice rectrice de l’UQAM à laquelle je faisais naguère  état d’un projet pour les aînés et les retraités m’annonce sans vergogne et devant un de mes collègues, témoin  médusé, qu’elle s’apprête à confier ce dossier à de «vrais professeurs» encore à l’emploi, comme si la retraite nous avait lobotomisés.
 
D’où vient que nous cultivions autant de préjugés et d’images négatives quant à l’avance en âge, presque toujours assimilée à un déclin ou à une charge ? Aux protestataires concernés, nous répondons qu’il faut bien regarder le réalité en face et «laisser la place aux jeunes» sur le marché du travail et aux autres carrefours de la vie. Et si une partie de l’opinion résiste à ces premiers arguments, ils cèderont bien vite devant les perspectives inquiétantes annoncées par certains analystes du vieillissement collectif, démographes ou actuaires. Notre croissance économique, notre productivité scientifique et technique, notre créativité culturelle seraient irrémédiablement menacées par la croissance phénoménale des groupes d’âges élevés au sein de la population. Le fragile équilibre de nos régimes publics et privés de retraites serait compromis à moyen terme par le poids des pensions à la charge des jeunes générations de cotisants ou de contribuables écrasés par la dette et par des rendements monopolisés par les épargnants âgés, au prix même annoncé d'une cessation de paiement. Quant à la santé, même si nous croisons quotidiennement des aînés en forme et dont la longévité accrue devrait nous réjouir d’autant plus qu’elle accroît aussi notre espérance de vie, force est de constater que le vieillissement fera croître jusqu’à l’explosion les coûts de l’invalidité et du grand âge et que nos urgences déjà chroniquement engorgées ne pourront plus tolérer autant de malades  âgés dépendants.
 
  Au-delà de la peur associée au vieillissement et au déclin et qui nourrit nos angoisses, l’âgisme pourrait correspondre à l’effet de la recherche effrénée de boucs émissaires de nos difficultés collectives de prévoir et  d’agir ? Ainsi les attaques se font de plus en plus virulentes et fréquentes contre la génération des baby boomers devenus «papy boomers» et bientôt massivement retraités : après s’être arrogé tous les privilèges et avoir monopolisé les avantages de leur Révolution tranquille, après avoir jalousement conservé tous les pouvoirs et entretenu de multiples réseaux d’influence, les voilà qui partiraient en retraite avec la caisse, laissant un pays étranglé par la dette, croulant sous la charge des aînés et condamné au déclin.  À travers cette caricature, se profile et s’annonce une guerre dangereuse entre les âges, alimentée par l’ignorance et les préjugés, telle une mise en scène illusoire qui assurerait l’oubli des vraies causes historiques et sociales et garantirait aux décideurs réels d’échapper à toute critique.
 
  De la différence instituée et sans cesse exacerbée entre les personnes-âgées et les personnes-non-âgées à la discrimination âgiste, le glissement est aussi néfaste qu’inévitable. Tant que nous ne verrons dans  les aînés que des objets de stratégies, des clientèles de programmes, des cibles de marché, des «bébéficiaires» de soins et de services ou des candidats à l’oisiveté durable et à la mort, nous nous priverons collectivement de l’apport de leurs compétences et de leur expérience, des avantages de leurs maturités et de leurs multiples formes de sagesse, et même des charmes trop discrets de la liberté rendue à leur âge.
 
Comment combattre et éliminer progressivement ces formes sournoises mais courantes de violence sociale ? Comment parvenir à contrer l’offensive idéologique des prophètes de malheur, parfois intellectuels, souvent politiciens, qui nous prédisent, à travers le vieillissement constaté et déploré, un inéluctable déclin collectif et ne savent que manipuler nos peurs de l’avenir à coup de fausses évidences ? Me rappelant d’autres combats naguère menés et en partie gagnés, par exemple contre le racisme ou le sexisme, je suis enclin à penser que c’est aux «quinquas» et à leurs aînés de s’organiser collectivement pour imposer une nouvelle série de représentations du vieillissement et de l’avance en âge. De plus en plus, ils ont le poids démographique et électoral du nombre, ils tiennent les leviers de commande ou influencent leurs détenteurs; de mieux en mieux, ils savent élaborer et diffuser une parole publique pour faire valoir des droits qu’ils jugent bafoués ou méconnus.  Les intellectuels et autres intervenants spécialisés ne peuvent ici que structurer et nourrir des analyses : c’est aux citoyens eux-mêmes à prendre en charge leurs réponses dans l’action, à travers les milieux de vie, de formation et de travail, les communautés et les médias. Mais ils devront d’abord imaginer et mettre en place des outils d’observation et de prise de conscience pour révéler, au sens photographique du terme, notre société à elle-même, à travers les mécomptes et méfaits de son âgisme ordinaire.
 
 
Jean CARETTE
22 janvier 2004------------------------------------------------------------------------
[1] À lire et relire, par exemple : LE CACHEUX Jacques et TOUZÉ Vincent, Vieillissement et richesse des nations, Revue de l’OFCE, Juillet 2003, reproduit et accessible sans frais dans la lettre de PolitiquesSociales.net de décembre 2003.


D’UN ÂGE À L’AUTRE 9mars 2004
 
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
 
 
Dans les années soixante-dix, nombreux ont été les sociologues qui ont travaillé sur les désordres sociaux et les délinquances urbaines. En Europe, où la reconstruction d’après-guerre avait provoqué l’implantation urgente en périphérie des villes de cités locatives où s’entassaient les jeunes  familles, on ne tarda pas à s’inquiéter d’un surgissement imprévu de violences menaçantes pour la sécurité des banlieusards; devant des mesures policières inefficaces, certains élus locaux firent appel à des socio-éducateurs pour «animer» les temps libres des jeunes délinquants désoeuvrés et livrés à eux-mêmes par des parents trop pris par le travail extérieur et les longs temps de leur transport. Une observation rapide des terrains concernés permit de comprendre, plus ou moins vite, que ces cités n’étaient pas prévues pour accueillir des personnes plus âgées, retraitées ou non; quelques expériences d’insertion de logements accessibles aux aînés assurèrent une régression relative de la délinquance juvénile.
        
Parallèlement, aux Etats-Unis, quelques promoteurs se proposèrent de capter le marché gris naissant en proposant des «cités du soleil» (sun cities) accessibles aux seuls aînés et, parmi eux, aux plus fortunés capables de payer de telles résidences privées de retraite et surtout de s’offrir de coûteux services collectifs de loisirs et de copropriété, de gardiennage et de soins à la hauteur de leurs rêves de retraite. Quelle ne fut pas la désagréable surprise des résidents et des services de protection privés et publics quand ils constatèrent la multiplication d’incidents et de violences impliquant des aînés jusqu'alors irréprochables : détérioration de mobilier public, arrachage de boîtes aux lettres, bris de pare-brise et même vol de voitures! Une fois de plus, gérontologues, sociologues et criminologues furent sollicités pour réduire cette délinquance, «sénile» et non juvénile, croissante autant que nuisible au marché privé des résidences de retraite. Constatant que ces incidents diminuaient en fin de semaine avec la visite des enfants et de leur progéniture, ils en vinrent, après quelques essais et erreurs, à la conclusion qu’un mélange des âges pouvait contribuer directement et effectivement au bien-être des citoyens et au développement harmonieux de ces nouveaux ensembles urbains.
        
Le même phénomène atteint désormais nos villes et les patrouilles de police sont parfois confrontées de jour à de nouvelles formes de violences urbaines, petits sabotages, défis aux règles et même outrages aux représentants des autorités et institutions, délinquances mineures et autres violences feutrées dont les auteurs sont cette fois des aînés jusque-là bien tranquilles, honnêtes citoyens et, comme on dit, bons pères et mères de famille. Une observation attentive et objective  permet de constater que, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ces problèmes surviennent et se multiplient au plus clair des journées et en semaine, pour pratiquement disparaître en soirée et en fin de semaine, durant les heures où l’ensemble des générations est présent et participe à la vie des quartiers, des communautés et de leurs voisinages.
 
Loin de moi l’idée de semer l’inquiétude en y faisant voir une dangereuse pandémie. Il s’agit plutôt d’amorcer une réflexion constructive devant ce qui m’apparaît comme un symptôme particulièrement significatif de nos difficultés à vivre en société. On peut qualifier de social un problème quand il trouve  son origine dans  les modes mêmes de fonctionnement de nos sociétés et quand ainsi il nourrit leur remise en question. On est en droit de risquer une hypothèse : en n’assurant pas la rencontre entre les âges et les générations ou en  n’encadrant pas, le cas échéant, l’inévitable confrontation de leurs différences, une collectivité porte atteinte à sa cohésion interne autant qu’elle nuit au développement des individus qui la composent.  Les villages et leurs rangs de naguère mêlaient les âges pour en faire les réels acteurs de communautés vivantes. Au contraire, quand nos urbanistes ou promoteurs découpent l’espace en séparant les générations et les cultures, sous la pression d’intérêts, financiers ou électoraux,  à court terme, ils nuisent à leurs propres ambitions de sécurité et d’harmonie collective.
 
É largissons le débat. Que dire alors de nos écoles d’où les parents sont trop rarement admis et d’où les grands-parents sont le plus souvent absents ou carrément exclus ? De ces centres d’hébergement et de soins «de longue durée» (sic) où les enfants et petits-enfants sont interdits de séjour ? De ces lieux de travail et «zones industrielles» où seules une ou deux cohortes adultes sont présentes, d’où les retraités sont absents par définition et les plus jeunes écartés ? Nos sociétés modernes ont multiplié les cloisonnements ségrégatifs et se retrouvent confrontées à des déséquilibres et des désordres, sinon des violences qu’elles ont provoquées. Les coûts sociaux de ces pratiques irréfléchies sont considérables, à la hauteur des préjugés qui les ont entraînés. Seul un retour délibéré et raisonné à un brassage des âges pourrait permettre de restaurer les équilibres perdus.
 
         Partout au Québec et ailleurs, se multiplient les interventions intergénérationnelles. Il ne s’agit pas d’une mode, ni d’une morale «familiale»  rénovée, mais d’un besoin social de plus en plus impérieux. Combien de jeunes étudiants n’auraient sans doute pas décroché de l’école s’ils avaient été parrainés par des grands-parents, accompagnateurs volontaires d’occasion et ravis de pouvoir se retrouver socialement utiles ? Combien de jeunes – et de moins jeunes…- auraient échappé aux sortilèges des toxicomanies s’ils avaient pu compter sur des oreilles attentives et des cœurs adultes disponibles pour qui «l’amitié n’a pas d’âge»?  Combien d’adultes auraient pu surmonter certaines difficultés de vie familiale et sociale s’ils avaient pu trouver des aînés à leur écoute, prêts à rendre actives leur expérience et leur maturité ? Combien d’organisations auraient trouvé leur profit à favoriser la transmission d’expériences professionnelles des plus anciens aux plus jeunes, au lieu de jouer les générations les unes contre les autres, par exemple à coup de clauses «orphelines» ou de retraites plus ou moins forcées[1] ? Combien d’aînés auraient évité de devenir de véritables invalides sociaux, refermés sur leur misanthropie à force d’isolement et de méconnaissance âgiste, s’ils avaient eu la chance – et pris le risque ? – de se mêler davantage aux autres groupes d’âge et d’y proposer leur active présence, en participants attentifs et ouverts autant qu’en  transmetteurs efficaces et attentifs de leur patrimoine humain ?
 
         Mais cet immense chantier social des relations entre les âges est à peine ouvert. Les rapports intergénérationnels sont et resteront des rapports conflictuels et ambigus, tant les différences d’intérêts, de valeurs et de perspectives sont fortes, et parfois exacerbées par des démagogues de la politique. Qu’ils se jouent entre individus ou entre groupes générationnels, ils nécessitent des occasions aménagées et multipliées de rencontres, d’échanges et de débats, de solidarités mais aussi d’affrontements loyaux et régulés, de gains et de concessions, sans nostalgie excessive pour les uns ni convoitise trop gourmande pour les autres.  Où chacun peut donc voir un levier de cohésion sociale et de développement personnel, mais aussi un ferment puissant de vie démocratique et citoyenne.  À condition que les aînés, plus libres de leur temps et de leurs gestes, et pour certains plus mûrs et plus sages, s’en approprient la perspective et la construction.
 
 
Jean CARETTE
Février 2004  ------------------------------------------------------------------------
[1] On se souviendra des retraites précoces massives opérées par le gouvernement Bouchard
dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Non seulement elles ont coûté plusieurs centaines de millions puisés sans vergogne à même les «surplus » des régimes de retraite des employés de l’État; mais elles n’ont pas fini de faire sentir leurs effets négatifs dans le fonctionnement toujours perturbé de nos institutions scolaires ou hospitalières.



Pour une retraite citoyenne
10 mars 2004
 
Jean CARETTE, Docteur en Sociologie
Professeur retraité de l’UQAM,
Président d’ESPACES 50 +
 

En débutant la rédaction de cet article, je pense à mes deux grand-mères : nourries du sens de leurs devoirs, convaincues que l’oisiveté était «la mère de tous les vices», elles ont travaillé jusqu’à la toute fin de leurs jours, ignorant tout de la retraite, des libertés 55 et des loisirs dont certains sociologues nous annonçaient la civilisation. Les choses ont bien changé. L’espérance de vie a rallongé notre crédit moyen de vie et de retraite; combinée avec la précocité de l’âge de fin de carrière, elle a fait de notre retraite une nouvelle période de vie qui atteint et même dépasse les 25 ans. Au point que désormais, ce sont deux générations qui se partagent les temps de la retraite, troisième et quatrième âge confondus.
 
 
Il s’agit bien d’un progrès considérable, par sa rapidité et par l’ampleur de ses effets sociaux, même s’il inquiète quelques démographes et autres actuaires. Il  devrait bien nous réjouir, d’autant que la tendance se maintient, car il est le résultat bénéfique d’une hygiène accessible, d’une médecine efficace, d’une qualité de vie peu à peu installée et d’acquis éducatifs ou culturels démocratisés et consolidés.
 
Mais que faire de tout ce temps disponible ? Première piste : le retour au travail, soit imposé par des revenus trop bas, soit suscité par une pénurie de main d’œuvre et un marché convoiteur, ou encore inspiré par la monotonie des jours. La retraite devient ici la dernière épreuve de sélection et l'emploi des aînés un art d’accommoder les énergies restantes à la sauce de l’utilité marchande.
 
D’autres vont se tourner vers la seule consommation, comme vers la seule voie qui leur resterait ouverte après les années de travail productif. C’est ainsi que, durant certaines heures de la semaine, des galeries marchandes se transforment en clubs d’âge d’or d’un nouveau genre; que les salles de bingo refusent des joueurs trop nombreux; que des gros-porteurs «chartérisent» vers les soleils du Sud des papy et mamy boomers en quête de bronzage et de tourisme rapide; ou que les pharmaciens nous promettent de lutter contre nos rides, avec «même un ami» en prime, tandis qu’il faut réserver à l’avance son SPA rajeunissant. Le marché gris installe ses étalages et ses publicités au plus près de nos désirs, tandis que nos universités accordent les premiers MBA spécialisés dans ces nouveaux clients, moteurs de croissance économique.
 
Pour ma part, j’appelle à une retraite citoyenne : participer aux décisions qui nous concernent, en tant qu’aînés, mais surtout, au-delà de l’âge, en tant que citoyens actifs et électeurs; défendre les héritages sociaux et culturels pour les léguer intacts aux âges qui nous suivent, ou à défaut, prendre les moyens collectifs de parachever nos révolutions tranquilles; concourir à l’élaboration d’un nouveau «contrat naturel»  préservateur de nos environnements et garantissant à l’air et à l’eau le statut de biens communs; défendre les droits de tous et les mettre à jour, plutôt que d’étendre les privilèges de l’âge ou d’une génération plus chanceuse que les autres; bâtir des milieux de vie plus conviviaux et plus heureux, à force de discriminations positives et de différences acceptées; travailler, oui, travailler à étendre le champ de la démocratie.
 
         Les chantiers sociaux sont innombrables et immenses, et d’abord à l’intérieur d’un pays à faire : quel plus beau legs à laisser que celui d’un pays ? Dans les milieux nationalistes, il était de bon ton naguère de négliger le vote des aînés, taxés de conservateurs et de fédéralistes systématiques, et on a même entendu un chef de parti souverainiste anticiper leur disparition démographique… Les spécialistes en sciences politiques et en marketing électoral feraient bien d’observer les changements en cours chez les jeunes retraités : plus scolarisés, plus habitués à des stratégies collectives de changement, plus conscients de leurs droits et plus aptes à les défendre et à les promouvoir, ils sont mille à parvenir à la retraite chaque semaine, sans compter tous ceux qui tombent en invalidité et attendent l’accession à leurs droits et prestations de retraite. Libérés des contraintes du travail, disposant de temps et désireux de faire valoir leurs atouts et leurs expériences de vie, leurs maturités et leurs perspectives, ils seront de plus en plus la principale force électorale et pourront la mettre au service d’enjeux communs et de priorités qu’ils sauront imposer à leurs élus. Refuser de prendre en compte ces nouvelles réalités, et, par exemple, méconnaître que sur l’île de Montréal, un votant sur deux a plus de cinquante ans, c’est risquer d’accroître les corporatismes et les replis individualistes qu’on déplore déjà, au détriment du développement social général.
 
         Certes, les aînés n’ont pas la science infuse et la bonne volonté ne suffit pas. Il leur faut apprendre, aux autres âges et des autres âges, dans un échange constant et valorisé d’idées et d’élans, de connaissances et d’expériences, d’opinions et de divergences. C’est ici que le concept de formation «tout au long de la vie» prend tout son sens, à condition que les conditions de sa mise en œuvre ne la prostituent pas en mise en marché, ou en mise au pas, comme on peut le déplorer de la part de nombreuses institutions éducatives en mal de clientèle. Quand, il y a trente ans, s’ouvrirent les premières universités du 3e âge, leurs promoteurs répondaient à un réel souci de faciliter l’accès à la connaissance et à la culture d’une génération d’aînés jusque-là négligée. Aujourd’hui, les aînés représentent et détiennent un capital patrimonial d’expériences et de savoir faire qui doit être accueilli et valorisé dans le cadre d’un réel partenariat, à négocier et à respecter dans l’intérêt des deux parties impliquées. Il est à souhaiter, par exemple, que nos universités soient un jour concrètement imputables de cette capacité d’accueil et de reconnaissance, au-delà des déclarations d’intention le plus souvent marquées au coin de l’intérêt à court terme ou du paternalisme le plus condescendant.  Les aînés ont soif de connaissances nouvelles, mais ils sont aussi de plus en plus nombreux à vouloir faire reconnaître leur expérience accumulée et la valeur sociale de leur actions et de leurs droits. Sur ce plan, nos universités ont elles aussi beaucoup à apprendre…
 
Il est fréquent de voir la croissance numérique des plus âgés manipulée pour faire peur aux naïfs, comme si ces nouvelles «invasions barbares» allaient faire supporter aux plus jeunes des charges trop lourdes et nous entraîner vers le déclin de nos empires. Or les aînés ne sont ni une charge ni un frein au développement collectif. Ayant «déjà donné», ou payé d’avance, ayant épargné et/ou investi, et pas seulement au plan financier, désireux par dessus tout de rester des acteurs sociaux utiles, leur cote de crédit est largement positive, ce qui n’est pas encore le cas des groupes d’âge plus jeunes. À condition que leurs divers regroupements proposent, et même imposent au besoin, une image et une présence socialement actives et valorisées d’eux-mêmes. Or comment mieux y parvenir, de l’autre côté du travail salarié, sinon à partir des multiples formes vécues d’une action communautaire et d’un volontariat civique généralisé. Pour paraphraser Yvon Deschamps, nous avons bien trop d’ouvrage à la retraite pour aller chercher un salaire, perturbant ainsi le marché du travail. Une question de simple solidarité avec tous les âges de la vie.
 
 
Jean CARETTE, Ph.D.
Février 2004