Archives

MARS 2004
MAI 2004
SEPTEMBRE 2004
DÉCEMBRE 2004
JANVIER 2005
FÉVRIER 2005
MARS 2005
AVRIL 2005
JUIN 2005






 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
ACCUEIL

Archives

L’éditorial de décembre 2005

LES MANIES-TU LA PEUR

Jean CARETTE,
Professeur retraité de l’UQAM
Président d’ESPACES 50 +

Le vieillissement de notre population inquiète autant les solidaires que les lucides. À en croire certains, il s’agit d’une catastrophe annoncée qui va ruiner nos régimes de retraite et notre épargne, grugé nos impôts et nos dépenses en santé, affaiblir les solidarités, scléroser notre créativité et mettre en péril l’avenir des générations plus jeunes. Il nous paraît urgent de remettre les pendules à l’heure, à la lumière de plus de trente années de réflexions, de recherches et d’interventions en gérontologie sociale.

Le vieillissement collectif est une réalité démographique : la proportion des groupes d’âges plus élevés devient plus forte au sein de la population générale. Ce n’est ni une menace ni un danger, mais un progrès et un atout, car ce vieillissement est d’abord l’effet conjoint du contrôle des naissances et de l’allongement de l’espérance de vie moyenne. Formidables avancées que nous devons à une meilleure qualité de vie, une meilleure hygiène et une meilleure alimentation, sans oublier les fantastiques progrès de la médecine et de l’efficacité de ses remèdes et interventions. Voudrions-nous vraiment revenir en arrière, où les femmes multipliaient les grossesses non désirées et les nouveaux-nés mouraient comme des mouches, où la grippe tuait chaque hiver, où le plus grand nombre était sous-alimenté et subissait pauvreté ou misère, sans aucun espoir de s’en sortir, où les quadragénaires étaient déjà des vieillards aux portes de la mort ? Le temps passé des nostalgiques était le plus souvent traversé par des épreuves et des drames que nous avons en grande partie pu contrôler ou fait reculer.

Bien sûr, il nous faut collectivement vivre avec les conséquences heureuses ou préoccupantes de ces progrès, et pour cela les regarder en face. Certes, il y aura moins de gens au travail, ce qui semble chagriner quelques actuaires en mal de cotisations pour nos régimes publics de retraite. N’est-ce pas là une bonne occasion pour réfléchir ensemble à de nouveaux procédés d’épargne et de solidarité collective, basés sur les bonds constants de productivité et donc de richesse à partager, et non sur le nombre ou la proportion des employés cotisants ? La richesse nationale double tous les 20 ans, en l’espace d’une génération. Si les coûts augmentent et même doublent, aucune importance, puisque les entrées auront doublé aussi. À moins qu’à la table du festin, certains gourmands ne cherchent comme toujours à s’empiffrer de la part légitime des autres convives ! Grand privilège et immense travail social à opérer : notre problème ne situe pas au niveau de la production de la richesse, mais de sa distribution inégale.

Par ailleurs, on peut fortement douter que les politiques familiales de nos gouvernements ne viennent raviver une quelconque revanche des berceaux à nouveau remplis de futurs travailleurs et cotisants.

Parlons maintenant des coûts de santé ou plutôt des coûts de maladie et d’invalidité qui vont augmenter la charge globale, car c’est en fin de vie que les risques sont plus grands et les dépenses plus lourdes. Ce n’est pas une fatalité, mais une preuve d’incurie de la part de nos gouvernements depuis longtemps. Où en effet est la politique d’éducation sanitaire et de prévention systématique des effets réducteurs du vieillissement, en particulier au travail, mais aussi en milieu scolaire ? Où sont les services à domicile de qualité et suffisants, sinon dans les belles pages des rapports tablettés depuis au moins une génération ? Où en est le soutien aux aidantes naturelles qui contraint tant de personnes très dépendantes à «encombrer» les CHSLD et les centres … d’écueil ? Où en est le contrôle de l’augmentation faramineuse des médicaments (plus de 200% en 10 ans !) ? Où en sont la protection de l’environnement et la lutte aux pollueurs-non payeurs, dans un pays qui accueille la Conférence sur les changements climatiques alors que les émissions de GES ont augmenté de plus de 25% dans le «plusse meilleur pays au monde» ? Où en est la lutte contre la pauvreté qui produit des gens prématurément vieillis et malades ? Où en est la formation en gériatrie et en gérontologie ?

Le vieillissement accéléré est un phénomène inévitable et que d’autres pays ont déjà traité avec audace et courage; qu’on songe à certains états d’Europe, comme les Pays-bas et autres pays plus au Nord, où la proportion des plus de 60, 65, 75 ou 85 ans dépasse depuis belle lurette nos prévisions québécoises pour les 30 prochaines années. Ces pays sont-ils en faillite ? Sclérosés ? En panne de développement ? Ont-ils décidé une euthanasie collective des plus âgés ? Ou une institutionnalisation massive, ce qui pourrait y ressembler ? Au contraire, cherchent-ils à faire de leurs aînés non seulement une nouvelle clientèle de leur marché intérieur, mais un atout sur le plan des services communautaires et de la vie citoyenne ? S’attachent-ils à éviter toute forme d’âgisme et à développer le sens de la participation et la valorisation de l’expérience et de la maturité des aînés ?

Devant tant de questionnements et devant les réponses, sociales et politiques, imaginatives et créatrices que chacun peut concevoir, nous en venons à nous demander à qui profitent ces multiples manipulations d’opinion qui nous présentent le vieillissement comme la source de tous nos maux et l’origine obligée de notre déclin collectif ? À quoi peut bien servir cette dramatisation univoque et systématique des enjeux du vieillissement ? Quels intérêts, individuels ou de groupes, sont ainsi mieux préservés, quels égoïsmes mieux camouflés ?

De plus, ces imputations mensongères et ces impostures idéologiques travesties en appels à la lucidité ne peuvent que nuire aux rapports entre les âges et les générations. Toutes nos solidarités collectives reposent de moins en moins sur ce que nous appelons la nature humaine et constituent davantage des constructions collectives et volontaires. Elles sont particulièrement fragiles quand elles mettent en opposition les groupes d’âges et font des aînés les boucs émissaires des problèmes sociaux d’aujourd’hui et, surtout, de demain. L’âgisme est un préjugé de l’esprit, mais il est surtout un pernicieux obstacle au vivre ensemble. Faire du vieillissement collectif un épouvantail relève de la démagogie et manifeste à l’évidence un manque de lucidité et de solidarité.